Rouen, le 12 septembre 2011

Cher Ami,

Vous me demandiez, dans votre dernière lettre, des nouvelles de Cyclope. A l’heure où je vous écris, le dispositif de Marc Hamandjian n’est pas totalement achevé et si je peux vous en décrire les grands traits, un certain nombre de questions reste, pour moi, ouvertes. Sans réponse.

Ainsi, je sais que Cyclope fut, en un temps, un camion – un bête camion blanc, assez trapu de format (il ressemblerait presque à ces gros 20m3 mais en plus ramassé, plus court). Ce bête camion, donc, sera bientôt surmonté d’un cône. Un cône blanc lui aussi ; un cône géant puisqu’il en doublera presque le volume (l’opération va être impressionnante – elle est prévue la semaine prochaine et j’espère pouvoir y assister). Le cône, donc, va fonctionner comme un œil unique – d’où Cyclope – mais un œil à retardement, un œil intérieur, presque, ou inversé, puisque vont se projetées sur sa partie évasée des images rondes de la ville de Rouen, images photographiées par l’artiste au cours des mois qui viennent de s’écouler (parler d’œil est une facilité ; il serait peut-être plus juste d’assimiler l’écran à la cornée, cette surface concave sur laquelle se projettent renversées les images captées par l’œil – d’où l’idée d’œil inversé, d’œil intérieur).

C’est donc un double dispositif qu’a imaginé Marc Hamandjian : un dispositif mobile – au cours des deux mois qui viennent et en commençant par la place du lieutenant Aubert, Cyclope va circuler entre les différents quartiers de la ville – et un dispositif optique, miroir de sorcière, piège à images où des souvenirs de la ville traversée affleurent à la surface de notre mémoire.

Je parle de mémoire car la projection se fait à retardement : les images projetées seront celles d’autres quartiers que l’endroit choisi pour stationner – dans certains cas, compte tenu de la diversité architecturale de cette ville, cela ressemblera presque à une toute autre ville… J’imagine, par exemple, les longues et sévères façades blanches de la Grand’Mare ou du Châtelet que se remémorerait Cyclope en contemplant le Palais de Justice ou les maisonnettes biscornues de la place Barthélémy… Contempler est peut-être un terme trop… fort et pourtant il traduit bien mon impression d’une machine rêveuse… Réfléchissant la ville et ses différentes facettes, elle nous renvoie ses propres interrogations… Enfin, je personnalise à l’excès, certainement.

Cette confrontation, souhaitée par l’artiste, entre ville moderne et ville historique, entre le désordre des quartiers tortueux et splendides et les utopies rectilignes du 20e siècle, ne m’en laisse pas moins interrogative : où est Rouen ? Le génie du lieu serait-il le résultat ou plutôt la résultante de la rencontre entre ces deux villes, obligées ici de cohabiter, dans un face à face pas tout à fait frontal ? (peut-on être en face d’un miroir de sorcière ?) L’identité de la ville – son image – résiderait-elle alors plutôt dans ces lignes de fuite, ouvertes et multiples, sans histoire ni racine ?

J’espère en tout cas que vous aurez l’occasion de venir découvrir Cyclope par vous-même et ajouter à ces impressions les vôtres, sans doute différentes – Rouen est par ailleurs une ville charmante…

Bien à vous

Signé C.