Figures profanes, Morgane Fourey
Morgane Fourey s’inscrit subtilement en contrepoint de tout ce qui apparaît aujourd’hui comme séduisant, spectaculaire, péremptoire et immédiat. Tout son travail s’énonce à rebours : il est laborieux et minutieux, volontairement parfois à la limite du visible. Issu d’une observation longue et rigoureuse, il dénote son intérêt pour tout ce qui pourrait sembler banal voire trivial et qu’elle s’acharne pourtant à replacer sur le devant de la scène.
Usant de matériaux pauvres, intermédiaires, invisibles la plupart du temps parce que précaires ou destinés à être dissimulés, puisant dans des pratiques vernaculaires, des savoir-faire traditionnels et des techniques artisanales, son travail articule pratique et vie de chantier. Partant de cet « envers du décor » – qu’elle met en résonance avec une économie qui lui est propre et qui est celle de l’atelier – elle explore le champ de ce qui (ou de celui qui) œuvre et de ce qui fait œuvre, ne boudant pas plus son plaisir à faire de « la belle ouvrage » qu’un « chef-d’œuvre » ou du « gros œuvre ».
Invitée à intervenir au sein de l’Abbatiale Saint-Ouen de Rouen, elle propose un dispositif qui s’inscrit dans l’histoire patrimoniale du lieu et qui invite à le considérer tant du point de vue de l’histoire de l’art que de celui plus anthropologique de ces « figures profanes », ces hommes (maçons, charpentiers, plaquistes, sculpteurs, tailleurs de pierre, menuisiers et peintres) qui y ont œuvré : qui l’ont bâti, sculpté, orné et « habité ».
Tant et si bien que par ce travail, l’Abbatiale semble avoir recouvré vie. Ça et là, des indices laissent supposer la reprise d’une toute récente activité.
Au gré de la déambulation, l’on découvre un nouveau tableau, un Georges de La Tour ? Un peu plus loin dans l’une des chapelles, un gisant est venu rejoindre le duo déjà installé. Au détour, l’on aperçoit les reliefs d’un repas : des miches de pain ; se seraient-elles multipliées ? Non loin encore, ce qui semble être un foyer où l’on se serait réchauffé. Un atelier de menuisier comme laissé en plan, le bois prêt à être découpé. Un morceau de pilier sculpté, comme prêt à être replacé. L’ensemble suggère la présence et la vie sur le site de différents corps de métiers, nous laissant supposer la reprise d’un chantier.
Mais à y regarder de plus près, le temps semble ici s’être arrêté. Ce que l’on avait au premier abord envisagé comme un chantier de restauration semble nous donner autre chose à voir. Comme pris dans une image arrêtée, c’est en fait au cœur du travail de Morgane Fourey que l’on se trouve. Du côté de l’envers du décor.
Ce qui est à voir (les œuvres, l’exposition), c’est ce que l’on ne voit jamais : le montage en cours, le chantier de l’atelier. Au cœur du dispositif élaboré de toutes pièces par l’artiste, les indices prennent alors une tout autre apparence : ceux de simulacres, de trompe-l’œil qui se jouent de notre envie de voir à tout prix et de donner un sens, surtout en un lieu à la symbolique et à l’histoire aussi chargé que l’Abbatiale.
Fine observatrice de notre relation à l’art et à la culture, Morgane Fourey nous détourne par son travail de notre habitude de consommateurs d’images, que l’on soit esthète ou simple regardeur. Au risque de passer à côté, ses œuvres requièrent une attention toute particulière : il s’agit bien d’un Georges de La Tour (l’image représente un Saint-Joseph charpentier) mais l’œuvre en est une parfaite réplique, en marqueterie de bois, non pas précieux mais de ceux que l’on utilise pour le gros œuvre ou le bricolage bon marché : bois de banches, médium, agglomérés… Il s’agit bien aussi d’un gisant, mais moulé de toute pièce en plâtre, matériau à son tour rehaussé d’une peinture en trompe l’œil figurant la tranche de plaques de placoplâtre juxtaposées. Les « reliefs » du repas, miches de pain déjà un peu moisies, le sont au propre comme au figuré, moulés en plâtre puis repeints en trompe-l’œil eux aussi…
Ce que petit à petit, et plus subtilement qu’il n’y paraît, l’artiste nous amène à voir, à reconsidérer c’est notre façon de regarder et donc de juger : de ce qui est beau, de ce qui ne l’est pas, de ce qui est de l’art, de ce qui n’en est pas, de ce qui représente, de ce qui ne représente pas, de ce qui est du travail ou de ce qui n’en est pas.
Ses œuvres inversent les valeurs tout en ne prétendant pas être autre chose (ou en une autre chose) que ce qu’elles sont : des matériaux dits « pauvres » (comme le placoplâtre du maçon) ou artisanaux (le bois de l’ouvrier charpentier) mais qu’elle pare, grâce au trompe-l’œil, de toutes les qualités esthétiques qui leur sont communément refusées. Elle-même fabrique, découpe, usine, bricole, peint pour donner simplement tout à voir du processus, de l’artifice, de ce que l’on appelle aussi le travail de l’art.
Isabelle Delamont, septembre 2011
